Sens au travail : concepts et mesures

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Sens au travail : concepts et mesures

il y a 9 mois
NB : cette série de deux articles sur le sens au travail reprend et commente l’excellent ouvrage “Redonner du sens au travail - une aspiration révolutionnaire” de Thomas Coutrot et Coralie Perez.

Sociologie du travail


Quelles dimensions définissent notre sens au travail ?
Loin des caricaturaux “jobs à impact” ou autres “soigneur.euses de bébés tortues”, il convient de revenir à l’essence d’une activité. En premier lieu, le sens d’un travail dans des circonstances données est donc différent du sens même de travailler. 

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La sociologie nous vient ensuite en aide en introduisant trois notions capitales (sans mauvais jeu de mot marxiste) :
  • L’opposition entre le travail mort et le travail vivant. Le travail mort, ce sont les machines, l’automatisation, la standardisation … A l’opposé, un travail vivant fait appel à un savoir-faire et à la prise d’initiative d’un·e travailleur·euse pour mener à bien une tâche pré-définie
  • Les dimensions expériencielles et subjectivantes issues de la psychodynamique du travail (à vos souhaits !) : beaucoup de personnes s’ « incarnent » dans leur travail, qui constitue une expérience et une bonne partie de leurs activités
  • Tout travail implique de surmonter les aléas du réel (par exemple une erreur de mesure, une pièce absente des stocks, une impossibilité technique, un changement de commande de dernière minute, une slide demandée pas si intelligente que ça du tout …) ce qui nécessite une certaine prise de liberté et une désobéissance par rapport au prescrit (”la tâche pré-définie”) qui sont intrinsèques au travail

On comprend bien la nécessité du potentiel d’émancipation via le travail : face à la résistance du réel, le travail (vivant) permet de combler l’écart entre les consignes (le travail« prescrit ») et le travail réalisé.
Priver un·e travailleur·euse de travail vivant et d’une certaine liberté, c’est courir le risque d’un travail insensé, et de nombreuses souffrances.

Enfin, avant de se pencher sur les chiffres, nous retiendrons trois dimensions principales qui constituent le sens au travail :
  1. Utilité pour le destinataire (client, hiérarchie …) : il s’agit là d’un jugement d’utilité lié à la vocation et à la mission du ou de la travailleur·euse par rapport au destinataire et principal bénéficiaire du travail. Oui, on peut trouver du sens dans un travail bien fait et apprécié comme tel par sa cible, quand bien même il s’agit de “pondre des slides” pour Vincent Bolloré
  2. Reconnaissance par les pairs et cohérence éthique: attention au conflit éthique entre la raison de travailler du / de la salarié·e et les critères du management
  3. Autonomie opérationnelle et travail vivant, en opposition aux tâches répétitives et au “travail empêché”, le travail qu’il faudrait faire et qu’on ne peut pas ou plus faire


Le sens au travail : enfin une mesure complète en France


Venons-en maintenant aux faits.
Le nombre d’études sur le sens au travail ne manquent pas, même si la rigueur méthodologique de ces enquêtes est souvent douteuse. Ainsi, il n’est pas rare de lire ou d’entendre que 80 à 90% des interrogé·e·s estiment que “oui”, leur travail a un sens, à commencer par le salaire. Des chiffres qui contrastent avec notre vision empirique. C’est que le sujet est très vague et souvent mal posé.

Pour espérer mesurer le sens au travail, l’enquête “Conditions de travail” de la DARES est un outil remarquable. Conduite tous les 3 ans, elle permet de dégager des tendances et intègre régulièrement de nouveaux éléments (comme l’éthique environnementale en 2019). Surtout, il s’agit d’une véritable enquête à travers tous les secteurs, tous les types de postes et tous les âges (loin du cliché du “jeune cadre dynamique en reconversion”).

Enfin, elle interroge sur les 3 dimensions principales évoquées précédemment. A savoir : le travail est-il 1) utile aux autres, 2) respectueux des valeurs éthiques et professionnelles et 3) autonomisant dans le sens de permettre le développement des capacités

Et les résultats sont sans appel : une minorité de salariés seulement cochent ces trois dimensions du sens.

Cela dépend bien sûr en premier lieu des métiers. En haut du classement : les assistantes maternelles et les métiers du “care”, ainsi que ceux en contact direct avec le public. Or ce sont souvent les métiers les moins rémunérés.

A noter également l’impact du genre et de l’âge : les femmes et les personnes plus âgées trouvent davantage de sens à leur travail. Pour le genre cependant, c'est essentiellement lié au type de métier exercé, davantage dans le "care" ou en contact avec le public.

Enfin, et cela pourrait surprendre, le télétravail n’a aucun impact voire même un impact négatif sur le sens au travail : en effet, le contact avec le public a souvent été rompu, et les conflits éthiques se sont accrus (notamment avec le Covid).

Concernant la deuxième dimension (valeurs éthiques et professionnelles), seul·e·s 1% des travailleur·euses s’y retrouvent toujours. Cela dépend évidemment des caractéristiques personnelles et de l’environnement professionnel.

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Et justement, certains mythes ont la peau dure :
  • NON, le sens au travail ne se résume pas au salaire : le travail n'est pas uniquement lié à l'appât du gain, mais des motivations « prosociales » rajoutent à l'utilité purement financière du travail (loin de la « perte de valeur travail » tant débattue)
  • NON, le sens au travail n’est pas “qu’un problème de riches” : le même problème de sens se retrouvent dans toutes les catégories de la population, avec autant voire davantage de démissions massives dans certains domaines
  • NON, le sens au travail n’est pas le “nouveau masque de l’exploitation” : certains critiques (notamment les syndicats) ont pu voir dans le sens au travail un nouvel asservissement, en responsabilisation davantage les salarié·e·s et leur faisant intérioriser les finalités des dirigeants

Nous verrons dans un prochain article comment le management financiarisé et la vision abstraite du travail via les chiffres a considérablement réduit le sens au travail, pour enfin parler solution, du côté de l’entreprise et au niveau individuel.
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